Photo : A Gaza, des enfants font la queue lors d’une distribution alimentaire, 12 avril 2024 © UNRWA
Le rapport intitulé « Kings of Famine » (Les rois de la famine) dénonce un système hautement organisé de spéculation, mené par des entreprises étroitement liées à l’armée israélienne et à l’État égyptien, qui contrôlait l’importation de marchandises commerciales et d’aide humanitaire dans la bande de Gaza assiégée pendant qu’Israël commettait un génocide.
Parmi les personnes clés citées dans le rapport figure Ibrahim al-Argany, un puissant homme d’affaires égyptien et chef tribal de la péninsule du Sinaï. Argany serait à la tête du groupe Sons of Sinai, un conglomérat ayant des liens étroits avec l’armée et les services de renseignement égyptiens. Son entreprise gérait le stockage, le transport et la coordination des marchandises entrant à Gaza par le passage de Rafah, principale voie terrestre reliant l’Égypte à la bande de Gaza.
Cinq sociétés commerciales palestiniennes, toutes agréées par Israël pour coordonner les importations commerciales, étaient partenaires d’Argany. Ces sociétés, notamment Saqqa et Khoudary, Emad Eddin Nijm, Ezzo Akl, Gaza Oil Company (Three Brothers) et Ibrahim al-Taweel, ont perçu des frais considérables auprès des vendeurs locaux, alors qu’elles n’étaient pour la plupart pas qualifiées pour gérer les importations essentielles de denrées alimentaires ou de médicaments.
Une autre figure clé mentionnée est Amr Hadhoud, un opérateur logistique égyptien qui dirige Aqsa for Transport, Security and Guarding Services, une société qui fournit des escortes armées pour les marchandises à l’intérieur de Gaza. Hadhoud est étroitement lié à Argany et à son empire commercial, et sa société est devenue un acteur central dans la distribution de l’aide et des marchandises, souvent sous le couvert d’actions humanitaires.
Dans le cadre de ce système, connu localement sous le nom de « coordination des marchandises », les vendeurs palestiniens de Gaza étaient tenus de faire appel à des intermédiaires agréés par Israël pour acheminer des marchandises commerciales, payant souvent entre 10 000 et 25 000 dollars de frais de coordination par camion. Ces intermédiaires travaillaient à leur tour avec Sons of Sinai, qui facturait des frais supplémentaires de 7 000 à 13 000 dollars par camion, plus les frais de stockage. Les retards et les coûts liés à l’« accès prioritaire » faisaient grimper le prix à 60 000 dollars, voire plus.
Pendant ce temps, la société Aqsa de Hadhoud a pris en charge la sécurité à l’intérieur de Gaza, facturant jusqu’à 30 000 dollars par camion pour garantir la livraison aux commerçants.
Lorsque Israël a restreint les marchandises commerciales mais autorisé « l’aide », le réseau s’est adapté. Les vendeurs se sont coordonnés avec des employés d’organisations d’aide internationales, qui auraient falsifié des documents pour faire passer des expéditions privées pour de l’aide humanitaire. Cela a permis à des marchandises commerciales telles que du chocolat, du chewing-gum et des pommes d’entrer à Gaza sous le couvert de « l’aide », tandis que les denrées alimentaires et les médicaments indispensables à la survie restaient rares.
Les coûts gonflés ont été répercutés sur les Palestiniens ordinaires de Gaza. Le Programme alimentaire mondial a signalé que les prix des produits de base ont augmenté de plus de 1 000 %, transformant les produits de première nécessité en articles de luxe et condamnant les familles à la famine.
Selon les données de la Chambre de commerce du gouvernorat de Gaza, les profits tirés de la coordination des marchandises pendant le génocide ont atteint des niveaux stupéfiants. Entre fin 2024 et début 2025 :
Sons of Sinai aurait gagné environ 177 millions de dollars. Les sociétés de coordination palestiniennes et israéliennes ont gagné environ 155 millions de dollars.
Selon les données officielles sur les marchés publics, Sons of Sinai a également obtenu près de 50 millions de dollars de contrats auprès d’agences des Nations unies pour gérer la logistique, malgré les plaintes des organisations humanitaires concernant les prix gonflés et le manque de transparence de la société.
Ce sont les Palestiniens ordinaires qui ont fait les frais de ce système corrompu. Dans un cas, la coordination d’un seul camion de poulet congelé a coûté jusqu’à 200 000 dollars, et la viande a été vendue sur les marchés locaux à 40 dollars le kilo, générant jusqu’à 1 million de dollars par expédition. Aucun des bénéfices n’est revenu à la population affamée.
Même les efforts humanitaires ont été détournés. Les camps pour personnes déplacées, construits avec le soutien de l’État égyptien, ont finalement été remis au groupe Aqsa, qui les a utilisés comme plateformes pour distribuer des marchandises et consolider sa réputation, alors même que l’aide était reconditionnée et vendue à des fins lucratives.
L’enquête de Mada Masr conclut que la famine à Gaza n’était pas seulement une conséquence de la guerre, mais aussi un modèle économique, rendu possible par le siège israélien, la complicité égyptienne et la cupidité des élites connectées des deux côtés de la frontière.
Traduction : AFPS




