Photo : Des milliers de Palestiniens luttent pour obtenir du pain à Nuseirat, 24 mai 2025 © Quds News Network
Au cours des dernières semaines, les images provenant de Gaza sont devenues impossibles à ignorer, même pour les alliés les plus fidèles d’Israël. Des enfants émaciés, des nouveau-nés mourant de déshydratation et des rapports faisant état d’adultes s’effondrant de faim ont fait la une des journaux dans le monde entier. Plus d’une centaine d’organisations humanitaires de premier plan ont signé une déclaration commune appelant à une « action décisive » pour mettre fin au siège, tandis que le Programme alimentaire mondial des Nations unies a averti qu’un tiers des Gazaouis passaient plusieurs jours sans manger. Même des célébrités qui n’avaient pas dit un mot sur l’offensive israélienne en cours contre Gaza depuis deux ans se sont senties obligées de condamner sa dernière phase.
À leur tour, plusieurs gouvernements occidentaux, généralement réticents à critiquer ouvertement Israël, ont commencé à publier des déclarations exprimant leur inquiétude et appelant à un acheminement sans entrave de l’aide humanitaire. La Grande-Bretagne et la France se sont jointes au chœur – cette dernière allant même jusqu’à annoncer qu’elle reconnaîtrait un État palestinien – et même le président américain Donald Trump a désormais dénoncé ce qu’il a qualifié de « véritable famine » à Gaza, dans une réprimande publique adressée au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.
Ce week-end, face à la pression internationale croissante, Israël a annoncé plusieurs mesures visant ostensiblement à apaiser la crise humanitaire qu’il a créée : une « pause tactique dans les activités militaires » de 10 heures par jour dans les 13 % de Gaza qui restent accessibles aux Palestiniens ; l’ouverture de « routes sécurisées » pour permettre à davantage de camions d’aide humanitaire d’entrer dans la bande de Gaza ; et la reprise des largages d’aide humanitaire depuis les airs.
Tout assouplissement du blocus israélien sur l’enclave est le bienvenu, surtout après une semaine au cours de laquelle des dizaines de Palestiniens sont morts de faim. Cependant, alors qu’un nouveau flux de nourriture est acheminé par camion et parachuté à destination de 2 millions de personnes souffrant de malnutrition sévère, cette initiative semble moins être un geste de bonne volonté de la part d’Israël qu’un réajustement stratégique, un effort visant à détourner l’indignation internationale croissante afin de pouvoir continuer à anéantir Gaza. C’est ce qu’ont ouvertement admis les ministres israéliens en mai, lorsque Israël a légèrement assoupli le blocus total de la bande de Gaza qui durait depuis deux mois, et ils font de même aujourd’hui.
Le changement de politique israélienne est intervenu quelques heures seulement après l’échec de la dernière série de négociations de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas à Doha. Ce timing n’était pas une coïncidence : sans trêve en vue et avec l’intensification de sa campagne militaire à Gaza, Israël avait besoin de changer de discours. Autoriser l’acheminement de l’aide, aussi limitée soit-elle, était considéré comme un moyen de se donner une image responsable tout en poursuivant l’objectif de rendre la bande de Gaza invivable. Dans ce contexte, l’aide humanitaire devient à la fois un bouclier contre les critiques et un autre levier de domination.
Le drame, c’est que même le strict minimum passe désormais pour de la miséricorde. Mais lorsque l’aide n’est autorisée que dans le cadre d’un siège, lorsque la nourriture suit les bombardements et que les destructions reprennent dès que les gens ont mangé, la stratégie dominante d’Israël devient claire : maintenir un contrôle suffisant pour tuer sans conséquence, et apporter suffisamment d’aide pour paraître humain tout en le faisant.
« Ils nous laissent manger pour que nous ne mourions pas de faim devant les caméras »
Si la reprise de l’aide humanitaire a été présentée comme une bouée de sauvetage, son ampleur reste largement insuffisante. Selon l’ONU, Gaza a besoin de 600 à 800 camions d’aide par jour pour répondre aux besoins fondamentaux. Mais hier, premier jour du nouveau système, seuls 73 camions sont entrés dans la bande de Gaza, accompagnés de trois largages aériens dont la charge utile totale équivalait à seulement deux camions supplémentaires. En effet, bien que visuellement impressionnants, les largages aériens ne représentent qu’une infime partie de ce qui est nécessaire et atterrissent souvent dans des zones dangereuses ou inaccessibles, tuant même des Palestiniens lorsque les parachutes ne se déploient pas correctement.
Et si l’alimentation a fait la une des journaux ces dernières semaines, d’autres piliers fondamentaux de la vie à Gaza se sont également effondrés, souvent avec beaucoup moins d’attention. La pénurie d’eau a atteint des niveaux catastrophiques après qu’Israël a mis hors service la quasi-totalité des usines de dessalement de Gaza, soit en les bombardant, soit en limitant l’approvisionnement en carburant. Les sources d’eau souterraines sont de plus en plus polluées et des centaines de milliers de personnes dépendent d’une eau saumâtre et chargée de bactéries qui présente de graves risques pour la santé, en particulier pour les enfants. Les agences des Nations unies ont averti que des maladies d’origine hydrique se propagent déjà dans les abris surpeuplés et les camps de déplacés.
L’électricité reste largement inexistante. La bande de Gaza est plongée dans une obscurité presque totale depuis octobre 2023, avec un accès sporadique à des batteries solaires ou à des générateurs à combustible, qui sont également en train de s’épuiser en raison de l’intensification du siège. La connexion Internet, quant à elle, a pratiquement disparu : l’infrastructure de télécommunications déjà fragile de Gaza a été décimée par les frappes et est désormais inactive, isolant les gens les uns des autres et du monde extérieur. Certains Gazaouis ont trouvé des solutions de contournement limitées : ils utilisent des cartes E-SIM de contrebande reliées aux réseaux égyptiens ou israéliens lorsque le signal est brièvement accessible, ou mettent en commun les rares connexions satellites via des ONG et des équipes de presse. Ces signaux éphémères offrent juste assez de bande passante pour envoyer une note vocale, une image ou une courte vidéo.
De plus, au moment où j’écris ces lignes, Israël continue de tuer chaque jour des dizaines de Palestiniens dans les sites d’aide humanitaire à Gaza, et les chars israéliens poursuivent leur incursion dans les parties centrales de Gaza qui avaient jusqu’à présent été épargnées par les pires bombardements, repoussant les Palestiniens dans une partie de plus en plus réduite de l’enclave. Vu sous cet angle, le revirement apparent d’Israël en matière d’aide humanitaire ne change pas grand-chose : l’aide peut arriver, mais les obus aussi.
Pour ceux qui subissent de plein fouet les attaques israéliennes, la reprise de l’aide est simplement considérée comme une survie sous contrôle. « Ils nous laissent manger pour que nous ne mourions pas de faim devant les caméras », m’a confié Nihal, une mère qui vit actuellement dans le camp de réfugiés de Nuseirat, dans le centre de Gaza, et qui a préféré ne donner que son prénom. « Nous nous endormons toujours au son des drones et nous nous réveillons au son des explosions. »
L’utilisation de la famine comme arme, et maintenant de l’aide sélective comme soupape de pression, est au cœur de l’approche d’Israël. À un moment où le monde est plus horrifié que jamais par ce qu’il a créé à Gaza, Israël espère se distancier de l’image d’une cruauté délibérée — et vise peut-être à éviter des répercussions plus graves de la part de la Cour internationale de justice et de la Cour pénale internationale — tout en continuant à appliquer des politiques qui causent des souffrances massives.
Ce changement de politique pourrait réussir à atténuer quelque peu l’indignation mondiale pendant un certain temps, car Israël laisse une fois de plus le monde croire qu’il fait quelque chose pour aider, tout en s’assurant que rien ne change réellement. Mais si les gens peuvent manger aujourd’hui, ce qui est certain, c’est que les bombes tomberont demain.
Traduction : AFPS




